Les cartes comme instruments de pouvoir

Lorenz Hurni s'interroge sur la nature des cartes et sur les raisons pour lesquelles elles sont aussi des instruments de pouvoir. Il révèle également comment l'Atlas mondial suisse traite les noms contestés et les changements de noms unilatéraux.
L'atlas mondial suisse conserve le golfe du Mexique : Image : Swiss World Atlas)

De nos jours, le mot «carte» semble plutôt désuet et démodé, et pourtant les cartes et les produits liés aux cartes sont plus présents que jamais dans notre vie quotidienne. Je pense ici à des choses telles que les applications de cartes interactives et les systèmes de navigation. Au vu de la situation mondiale et de la tendance à simplement renommer les lieux en toute liberté, je pense qu'il vaut la peine de s'arrêter brièvement et de s'interroger sur ce qu'est réellement une carte.

En 2023, l'Association cartographique internationale a défini cette notion d'une manière un peu cérébrale : «Une carte est une représentation symbolisée de la réalité géographique, représentant des traits ou des caractéristiques sélectionnés, résultant de l'effort créatif de son auteur dans l'exécution de ses choix (...)» 1 Dans la pratique, cela signifie qu'il y aura toujours un écart entre le monde réel et ce qui est représenté sur une carte. Mon prédécesseur et fondateur de l'actuel Institut de cartographie et de géoinformation de l'ETH2, Eduard Imhof, a mis le doigt dessus : «...Les cartes sont des mondes nouvellement construits.» 3

Les cartes construisent la réalité

Toutes les cartes ne sont donc rien d'autre que des modèles de concepts créés par l'être humain - ce qui est d'ailleurs également vrai pour d'autres sciences. Elles sont donc régies par un certain degré de subjectivité et servent souvent un objectif très spécifique. Cela en fait des «acteurs puissants de la construction sociale de la réalité».4

Cette critique récente modifie donc également la perception des cartes, qui passent d'une représentation objective du monde réel à une construction. En d'autres termes, il ne s'agit pas seulement de la qualité des données brutes, mais aussi de l'environnement et des intentions du cartographe. En d'autres termes, les cartes ne sont pas seulement une question de qualité des données brutes, mais aussi de l'environnement et des intentions du cartographe.

Intentions derrière le changement de nom

Il peut y avoir des intentions louables derrière tout cela. Par exemple, la carte Dufour publiée au milieu du XIXe siècle, première carte standardisée de haute qualité de la Suisse, a contribué à la cohésion et donc à la «construction de la nation» du jeune État fédéral.6

Cependant, les bonnes intentions et les mauvais usages sont très proches les uns des autres : La citation de Goethe «Ce qui est écrit en noir, nous l'emportons chez nous comme un bien sûr»7 doit également être remise en question de manière critique. Les parties de l'Ukraine occupées et revendiquées par la Russie sont déjà représentées comme territoire russe sur les cartes russes et bélarusses et dans les atlas scolaires, dans le but de créer des faits sur le papier.

Et le changement de nom unilatéral du golfe du Mexique en «golfe d'Amérique» par Donald Trump reflète l'ambition d'étendre la sphère d'influence territoriale des États-Unis.

Le «Groupe d'expert·es des Nations unies pour les noms géographiques»8 encourage les États membres à élaborer des directives de dénomination et des index des noms géographiques. Il est toutefois révélateur qu'un index international contraignant soit toujours «en construction». Que faut-il donc faire pour créer des cartes qui soient effectivement politiquement neutres ?

Tracer des frontières à leur guise

Dans notre travail sur l'atlas mondial suisse, nous nous appuyons sur des bases de données d'organisations non gouvernementales et d'initiatives volontaires telles que Geonames9, où le «Golfe d'Amérique» n'a pas encore trouvé sa place. Ces organisations ont l'avantage de ne pas avoir à représenter les intérêts d'acteurs individuels, car elles travaillent de manière multilatérale avec des bases de données ouvertes.

Les fournisseurs privés de services de cartographie en ligne tels que Google optent pour une solution «plus opportuniste». En fonction du pays et de son domaine, les utilisatrices et utilisateurs voient s'afficher les noms privilégiés par le gouvernement en place. Cela va même jusqu'à représenter les frontières selon les préférences nationales respectives.

«Je pense qu'il est important de ne pas perdre le sens des proportions lorsque l'on décide du nom à utiliser dans un atlas.»      Lorenz Hurni

Il y a quelques années, les rédacteurs de l'Atlas mondial suisse ont été contactés par les ambassades du Japon et de la Corée du Sud au sujet du nom de la mer entre les deux pays. Le Japon préconisait la «mer du Japon» et la Corée la «mer de l'Est (coréenne)». En Suisse aussi, des désaccords peuvent surgir sur la manière de nommer une zone et donc sur son appartenance.

Pour prendre un exemple, les cartes officielles du canton de Berne contiennent le nom de champ «Uf der tote Äbeni» alors que l'on trouve «Glacier de la Plaine Morte» sur celles du canton du Valais. Il y a même eu un conflit territorial entre les deux cantons, dans lequel le Tribunal fédéral suisse a tranché en faveur du canton de Berne en 1993.10

Si les conflits territoriaux susmentionnés peuvent, en apparence, avoir pour origine des sphères d'influence et la fierté nationale, dans la plupart des cas, ils sont sous-tendus par des intérêts beaucoup plus tangibles, tels que les réserves de matières premières. Dans le cas de la Plaine de Morte, il est probable que l'expansion possible d'une station de ski et l'utilisation des réserves d'eau du glacier aient été au centre des préoccupations.

Je pense qu'il est important de ne pas perdre le sens des proportions lorsque l'on décide du nom à utiliser dans un atlas. Cela nous évitera de renommer sans autre forme de procès des territoires et des régions acquis illégalement avec des noms déjà établis, simplement parce qu'un parti l'exige.

Comme nous considérons que les deux points de vue sont justifiés dans le cas de la mer du Japon et de la mer de l'Est (coréenne), nous avons inclus les deux noms dans l'atlas scolaire dans l'intérêt d'un compromis idéal pour la Suisse. Nous avons justifié cette démarche en soulignant que nous souhaitions également stimuler le discours sur les questions territoriales en suspens. J'espère que cet article en fera autant.